XI

 

Pauvres nègres

 

Elle priait toujours.

Mais, sans pudeur pour sa personne, sans respect pour l’oraison qu’elle adressait, en ce moment, à l’Éternel, Pierre se précipita sur la malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d’un tour de main, mit en pièces le corsage de sa robe.

Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.

Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.

À la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent de volupté l’un et l’autre.

Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler ces charmes.

Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de son commandeur.

– Ah ça ! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie de cette fille !

– Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.

– Eh bien, que faites-vous là ?

– Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos esclaves femelles des robes montant jusqu’au cou, nous leur donnions un simple jupon, comme la kalaquarte des Indiennes, nous ferions une économie...

– L’impudent ! marmotta le major entre ses dents.

Et, à voix haute :

– Laissez là vos économies...

– Pourtant... objecta Pierre.

– Assez, interrompit le planteur. Achevez d’exécuter mes ordres.

Le commandeur se rapprocha d’Elisabeth, qui, toute à sa prière, n’avait pas fait un geste d’opposition, pas murmuré une parole.

Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une statue de bronze antique.

– Allons, l’ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.

Ce disant, ses doigts s’accrochèrent, – vraies griffes, – à la ceinture de la jeune fille.

Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse électrique.

Puis, avec la rapidité de l’éclair, après avoir détaché dans la poitrine du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur une des panoplies, saisit un poignard.

– Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard une porte pour se sauver.

Mais il n’avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses jours, le lâche libertin.

Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever, – même à son corps défendant, – une arme meurtrière sur son prochain.

– Si vous me touchez, je me tue ! se contenta-t-elle de dire.

Cette menace, faite d’un ton qui n’admettait pas de doute, changea instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire, soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui, un nègre valait, – quand il était jeune et vigoureux, – un bon cheval anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout particuliers. Inutile de dire qu’il déplorait amèrement leur perte et qu’il s’ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la pouvait provoquer.

Par tempérament il aimait les femmes ; par un intérêt bien entendu il préférait ses négresses à toutes les autres.

– J’y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l’année révolue, un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l’augmentation de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n’y aurait, assurément, pas autant de malheureux sur la terre.

Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs d’esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui fréquentaient sa maison.

Ajoutons, pour l’acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud, bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M. Flogger.

Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la multiplication de ses esclaves.

Aussi, rien d’étonnant que les paroles de Bess l’eussent bouleversé.

Outre sa beauté rare, Bess était fort intelligente.

Elle savait lire, écrire, – grande capacité, – faisait parfaitement la cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au besoin.

– Bess, c’est une fille qui n’a pas son égale dans l’Union, disait, avec satisfaction, le major Flogger.

Avait-on l’air d’en douter ? il vous répondait péremptoirement :

– She is worth 3000 dollars.

– Trois mille dollars une esclave ! Mais les plus jolies, les meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.

– Possible, possible, répliquait le major ; mais Bess en vaut trois mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne l’aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d’un vieux, un mûr (encore très bien), et d’un jeune, vigoureux, trop instruit par malheur, le vrai portrait de la sœur.

Pas d’objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.

Il aimait les Coppeland, que voulez-vous ? Il les aimait de cet amour qu’a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude au commerce.

Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu’elle avait opposée à son libertinage, et de l’honnêteté – si peu commune chez les nègres, – qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.

– Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il intérieurement.

Il se complaisait même à ajouter :

– Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une péronnelle qui n’entend absolument rien aux affaires du ménage.

Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le major Flogger.

– Arrêtez-la ! arrêtez-la, Pierre ! cria-t-il à son commandeur.

– Mais, monsieur ! fit celui-ci qui, n’ayant pas les mêmes raisons que le planteur pour redouter l’égarement d’Elisabeth, hésitait à se rapprocher d’elle.

– Arrêtez-la ! vous dis-je.

– Elle me tuerait !

– S’il lui arrive un accident, prenez-garde à vous ! poursuivit le major, exaspéré.

Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s’ouvrit, et miss Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.

À l’aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune fille s’arrêta stupéfaite.

Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant que sa présence à cet instant ne pouvait qu’être indiscrète, elle repassa dans le salon.

– Qu’y a-t-il donc, papa ? demanda Ernestine en promenant autour d’elle des regards surpris.

– Ah ! miss, c’est le bon Dieu qui vous envoie ! s’écria Elisabeth.

Elle laissa tomber l’arme qu’elle avait à la main et courut se prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d’un ange protecteur.

Mademoiselle Flogger allait d’étonnement en étonnement.

Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu’elle lui avait faite ; le commandeur crut être agréable à son maître en intervenant :

– Veux-tu t’en aller d’ici, vilaine noiraude ! dit-il à Bess, en la poussant du bout de sa botte.

– Sauvez-moi, miss ! sauvez-moi ! répétait la négresse éplorée.

– Mais qu’a-t-elle ? interrogèrent les yeux d’Ernestine dirigés sur ceux de son père.

– Elle a désobéi et je l’ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci pour éviter toute nouvelle question.

– Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.

– Oh ! miss, si vous saviez... reprit Elisabeth.

Pierre l’interrompit.

– Veux-tu te taire, gueuse ! si tu souffles encore un mot, je lâche à tes jupes tous les chiens de l’habitation.

– Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine en touchant du bout de son ombrelle l’épaule nue de l’esclave.

– Oui, dit le major d’un ton goguenard, si elle me demande pardon et me promet d’être docile à l’avenir, je lui serai clément, en faveur de vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa poitrine.

– Est-ce que tu n’entends pas, fille du diable ? fit le commandeur en lui allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte.

Rebecca voyait tout du salon où elle s’était assise.

À chaque outrage fait à l’Africaine, un éclair de joie cruelle sillonnait son visage.

– Ça n’a pas d’oreilles, ces brutes-là ! murmura-t-elle assez haut pour qu’Ernestine l’entendît.

– Ah ! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que Rebecca chante divinement.

– Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

– Alors, donnez-moi votre bras !

– Oh ! miss ! supplia encore Elisabeth...

Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.

– Dans une minute, ma fille, dit le major ; dans une minute. Laisse-nous un moment seuls. J’ai quelques ordres à donner à Pierre.

– Bess n’est pas méchante, qu’il ne la batte pas par trop ! dit Ernestine.

– Oh ! soyez tranquille, repartit son père ; il ne lui fera pas grand mal. Une vingtaine de coups de fouet...

– Je m’en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le salon, dont elle ferma la porte sur elle.

– Cinglez-la vivement, mais sans l’éreinter, souffla le major à l’oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.

– Comptez sur ma dextérité, monsieur.

– Oui, j’y compte ; mais j’ai une idée, continua Flogger sur le même ton ; si après les premiers coups elle s’amendait, si elle consentait... vous m’entendez.

– Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire significatif.

– D’abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.

Le commandeur s’inclina affirmativement.

– Elle y restera au pain et à l’eau.

– Oui, monsieur.

– Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de fouet.

Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l’attendait avec Rebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie :

 

Home ! sweet home !

 

– Eh bien, la belle, dit maître Pierre à Elisabeth, tu as entendu, cette fois. Mais si tu voulais être aimable, on pourrait s’arranger.

Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte ouvrant sur la cour.

– À ton aise, petite sotte ! reprit le commandeur, mais, gare à nos tendres épaules ! tu connais mon fouet à balles de plomb ; il est un peu dur, celui-là, hein ? Eh bien, je m’en vas d’abord le rafraîchir sur le dos de ton frère...

– Oh ! monsieur Pierre, monsieur Pierre ! s’écria Bess avec un accent déchirant.

– Il n’y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

– Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu’exigez-vous ?...

– Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une pente inclinée, conduisait à une cave.

Arrivé à l’extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en disant :

– Voici !

Une nuit impénétrable voilait tous les objets.

Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui faire violence.

Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.

– Ah ! je me vengerai ! je me vengerai ! disait-il en verrouillant la porte du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et visqueux, entendit des cris perçants.